14/04/2026

Bigouden makers : les faiseurs de liens

Reportage : Rémi Mer


Et si la vie n’était qu'une affaire de rencontres ? L'expérience des Bigoudens makers tend à le prouver. Et c'est heureux, car le succès est au rendez-vous.


De gauche à droite : Léna Goanec, responsable d'exploitation Bigouden Makers ; Marion Barillet, chargée de communication et des animations ; Thierry Acquitter, président Bigouden Makers SAS
A l'origine du « tiers-lieu » actuellement basé sur la grande place de Pont-L'abbé, (1) au cœur du Pays bigouden, la rencontre improbable en 2018 de deux hommes. Elle a lieu à Lesconil, autour d'un café. L'un, Bernard Richelle, est un vacancier belge ; le second, Thierry Acquitter, patron d'un hôtel-restaurant sur le port. L'un est résident secondaire depuis des décennies au point de souhaiter organiser un colloque sur  « 50 ans de présence belge en pays bigouden » (!) et le second toujours prêt à se mettre en quatre pour écouter la demande des visiteurs et leur rendre service. Ce qui les réunit, c'est le brassage, l'échange d'expériences et de compétences, le respect des différences pour « ne pas céder au jugement et aux a priori » de l'autre, de "l'autochtone" comme de "l'étranger"... Cela pourrait paraître presque idyllique, un peu utopique même, mais le « pire », c'est que ça marche... ! Et ça fait du bien d'entendre la dynamique enclenchée il y a plus de cinq ans maintenant. 
 

Un sacré tandem

Un concert dans l'arrière cour du bar/cantine. 
Quelques années plus tard, ils forment un sacré tandem à la barre des « Bigouden makers » pour soutenir de multiples initiatives en faveur des habitants du territoire. Il faudrait des heures pour raconter ce qui lie les deux hommes, leur ouverture, leur désir de « faire » ensemble, à l'origine des makers, mais aussi leur expérience d'entrepreneurs attachés à leur territoire et à ses habitants. Et l'un comme l'autre savent s'y faire pour rassembler autour d'eux des collègues, des copains, des amis de passage et lancer des projets insolites : rénover un lieu, en faire une « maison commune », comme une maison de famille, acquérir de vieux bâtiments pour accueillir des « locaux », « nés natifs » du pays, tout autant que des résidents dits « secondaires ». 

Première étape : l'acquisition d'un hôtel-restaurant, l'hôtel de Bretagne, en mal de reprise, situé historiquement sur la grande place du marché. Pour éviter le recours à l'emprunt, les cinquante associés, devenus actionnaires au sein d'une SAS (Société par action simplifiée), y ont investi en 2020 une partie de leur épargne. Depuis, de nouveaux projets ont émergé comme l'achat de bâtiments de ferme à Plomeur pour satisfaire la demande de logements des jeunes actifs du territoire, soit quinze logements pour des séjours de moyenne durée (entre un et dix mois). Parallèlement, le collectif d'actionnaires a considérablement augmenté ; ils sont actuellement près de 200.

 

Une enfant du pays

L'atelier chant avec Agathe Bosser
Léna Goanec est, depuis cinq ans, à la tête de l'équipe qui compte aujourd'hui neuf personnes, en majorité des femmes. Enfant du pays, elle est bien placée pour avoir suivi l'ensemble des travaux de rénovation du bâtiment central, siège du « tiers-lieu ». Qu'importe le nom de « tiers lieu » attribué à cette expérience hybride, à cheval entre les besoins domestiques et l'entreprise classique. Ce qui importe - l'essentiel - c'est ce qu'on y fait et le sens donné à l'action.   « Notre volonté est de créer du lien et de faire des ponts », dit-elle, avec un enthousiasme communicatif. L'hôtel a subi une profonde transformation. A l'entrée, on voit bien qu'on est  dans un lieu qui ne ressemble à rien d'autre. C'est précisément cela qui séduit. Derrière la façade rénovée se cache un café-cantine où viennent désormais des habitués. A l'arrière, des salles de réunion ouvertes à tous. Au premier étage, des logements (six chambres) et des espaces de travail partagé (co-working) individuel et collectif ; au second étage, des bureaux pour des jeunes entreprises du coin. L'aménagement du lieu est bien marqué de sa patte, à travers les équipements type vintage, une signalétique épurée sur l'ensemble des espaces d'échange, de travail ou d'hébergement. Le tout dans une atmosphère conviviale avec des espaces de rencontre, un jardin et des tables en extérieur par beau temps. On s'y sent bien et ça donne envie d'y revenir. 

Avec son expérience antérieure de gérante d'un café-restaurant pendant huit ans à Rennes, elle veut faire du café-cantine un lieu d'échange autour de la nourriture et de la santé.
Nous nous approvisionnons en priorité auprès de producteurs locaux et biologiques, confie-t-elle pour une cuisine respectueuse de l'environnement et de l'océan.

Celle-ci est d'ailleurs la première labellisée Ocean fiendly restaurant. Cette reconnaissance est symptomatique de la démarche RSE1. Ce  libellé colle parfaitement au projet à travers de nombreux « petits gestes qui comptent » comme la réduction des déchets, l'économie d'énergie, le réemploi, l'accessibilité, l'inclusion dans des réseaux solidaires, la protection des femmes contre les agressions... 

 

Fait pour durer

Une des animations musicales
« Un tel projet est d'abord fait pour durer », souligne Thierry Acquitter. Chef d'entreprise et ancien élu, l'homme convainc par sa capacité de « développeur » au service d'une collectivité et de la population locale.
Il y a près de 10 ans, j'ai déjà participé à une longue démarche d'organisation des services touristiques au niveau du territoire, et non plus par commune, souligne le président de la SAS Bigouden makers. 
Là, il touche du doigt la nécessité de mobiliser les parties prenantes (salariés, élus, usagers...), plus dans une logique de développement territorial que d'entretien du patrimoine. « Nous privilégions l'intelligence collective », souligne Léna Goanec, responsable d'exploitation . Lors de l'élaboration de nouveaux projets, le mode de gouvernance est centré sur la mobilisation des équipes, des usagers et des actionnaires. Ces derniers se retrouvent régulièrement autour d'un café, dans leur propre café ! L'animation est volontairement ouverte aux entreprises comme aux associations locales, pour des réunions, des conférences ou des ateliers de bien-être ou de broderie, avec Pascal Jaouen (2). Bref, tout ce qui fait vivre le pays. Seules réserves : « ici pas de politique, pas de religion », précise Thierry Acquitter.

 

Engagés

L'existence d'un tel projet et sa viabilité économique tiennent à l'engagement des nombreux actionnaires : ils ont répondu présent face aux investissements de départ et lors des nombreuses levées de fond pour la réalisation des travaux sur les deux lieux (l'hôtel et « la ferme ») , sans trop recourir à l'emprunt. Les actionnaires sont très majoritairement des actifs (aux deux-tiers) ; les deux-tiers des actionnaires sont des locaux, un autre tiers des résidents secondaires, eux aussi attachés à ce territoire. La parité est même assurée. Les actionnaires vont du chef d'entreprise de transport de poisson à des intellectuels comme Jean Viard, un des pionniers du projet. Tous sont heureux de participer à une expérience collective qui fait sens. 

Au démarrage du projet, les élus étaient réservés et les banques plutôt frileuses. Fort de sa réussite, l'expérience est suivie de plus près aujourd'hui, par les collectivités (3) , dans le cadre de partenariats public-privé, comme par les institutions bancaires ou les organismes de financement solidaire (4). En cinq ans les Bigouden makers ont réussi le pari, un peu fou au départ, de s'imposer dans le paysage bigouden... et même national ! Pour le plus grand bonheur des habitants et des usagers !

(1) Bigouden makers. 24, place de la République. Pont-L'Abbé 
www.bigoudenmakers.com

(2) Pascal Jaouen, brodeur et styliste, créateur de  l’École de broderie d'Art de Quimper.

(3) Bigouden makers a bénéficié à son lancement du soutien de l'Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT), avec un dotation de 150 000 € sur trois ans, en réponse à l'appel à projet national dit « Fabrique de territoire ». 

(4) Les tiers-lieux en Bretagne et en France : on en recense plus de  3500 en France, dont un tiers en milieu rural. De son côté la fédération bretonne rassemble les tiers-lieux bretons dans leur diversité (jeunesse, culture, fablab, coworking…), soit près d’une centaine d’acteurs. 



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